IDENTITÉ NUMÉRIQUE : COMMENT UNE SOCIÉTÉ PERD SA LIBERTÉ SANS S’EN RENDRE COMPTE
Il y a des nouvelles qui passent dans le fil comme si c’était rien. Un petit tweet, un communiqué sec, trois lignes écrites par un fonctionnaire quelque part à Ottawa. On lit ça, on fait défiler, et on retourne à nos recettes, nos abonnements et nos paiements préautorisés. Et pourtant, certaines nouvelles devraient faire sursauter n’importe qui qui a un minimum d’intérêt pour la liberté.
Prenons celle-ci: le Canada a signé un protocole d’entente avec l’Union européenne pour rendre les identités numériques “interopérables” entre les deux blocs.

Dit autrement, Ottawa vient de s’engager à bâtir avec l’UE une structure qui permet de faire voyager votre identité numérique d’un continent à l’autre, dans un format standardisé, compatible, vérifiable, et éventuellement obligatoire.
Rien que ça.
C’est présenté comme un “Memorandum of Understanding”, ce qui sonne très doux, très administratif, presque banal. On parle de Digital Credentials, de Digital Wallets, de Trust Services. Et évidemment, l’explication qui accompagne le tout semble écrite pour endormir une chèvre: “aligner des cadres numériques”, “explorer la reconnaissance mutuelle”, “partager les meilleures pratiques”.
Tu sais c’est quoi, en vrai?
C’est l’installation discrète d’un échafaudage pour un système d’identification globale, piloté par des gouvernements qui depuis dix ans nous répètent qu’il faut surveiller, filtrer, authentifier et “protéger” tout le monde, tout le temps.
Et là, la cerise sur le sundae: c’est Evan Solomon qui co-préside le projet du côté canadien, dans son rôle fraîchement inventé de “ministre de l’IA et de l’innovation numérique”. Le même Evan Solomon qui passait avant-hier ses journées à donner des leçons politiques à la télévision. Aujourd’hui, il tient le crayon pour redéfinir la manière dont l’État va vous authentifier, vous suivre et vous classer.
Mais les gens regardent ça et se disent:
— Ben voyons, on va pas commencer à paniquer. C’est juste de la modernisation. Faut pas arrêter le progrès.
Et c’est là que je décroche.
Pas parce que ça m’énerve.
Parce que ça me confirme quelque chose que je vois depuis longtemps:
pour accepter ce genre de politique, il faut souffrir d’un déficit grave de connaissance générale.
Pas une petite lacune.
Pas un manque de détail.
Non, non: un trou béant dans la compréhension du monde, de l’histoire, des institutions et des comportements humains.
Parce que si tu avais un minimum de culture historique, politique ou sociale, tu saurais que toutes les dérives du 20e siècle ont commencé exactement comme ça. Pas avec des tanks. Avec des registres. Avec des identifiants. Avec des outils administratifs jolis et propres. Toujours vendus “pour le bien du citoyen”. Toujours accompagnés d’un sourire rassurant. Toujours présentés comme des “avancées”.
Mais on va y revenir.
Commençons par le problème qui t’étrangle dès que tu discutes avec les gens.
« JE NE SAIS PLUS COMMENT LEUR EXPLIQUER »
Tu as sûrement fait la même expérience que moi. Tu parles de surveillance, ils rient. Tu parles de traçage, ils soupirent. Tu mentionnes la possibilité d’une obligation future, et ils répondent la phrase la plus stupide du dernier siècle:
« Si t’as rien à cacher, c’est quoi le problème? »
À chaque fois que j’entends ça, je me dis: ok, là on touche le fond de la réflexion moderne. On a tellement vidé la liberté de son sens que les gens ne comprennent même plus ce qu’on protège. Ils n’arrivent plus à imaginer ce que “liberté” veut dire en dehors de “j’ai mon cellulaire et mon compte Netflix”. La liberté est maintenant reléguée à une exclusivité pour les criminels.
Je dis pas ça pour être méchant.
Je dis ça parce que c’est tragiquement vrai.
On a une population qui a été élevée dans l’idée que l’État est une sorte de papa géant. Un papa qui veille, qui protège, qui surveille “pour ton bien”. Un papa qui prend des décisions à ta place. Un papa qui sait mieux que toi ce qui est bon pour toi. Et pour beaucoup, remettre en question ce papa, c’est presque une faute morale.
Alors évidemment, quand Ottawa signe quelque chose avec Bruxelles, ça ne leur fait absolument rien. Ils ne voient pas un danger. Ils voient une fonctionnalité. Ils voient une amélioration du service client gouvernemental.
Ils ne comprennent pas que le problème, ce n’est jamais la première version du système.
Le problème, c’est la version obligatoire.
La version punitive.
La version où le système devient une frontière, pas un outil.
Et quand tu essaies de leur expliquer ça, ils décrochent.
Parce qu’ils n’ont aucune base pour comprendre ce que tu dis.
L’IGNORANCE, LE VRAI TALON D’ACHILLE
Je vais dire quelque chose de dur, mais nécessaire.
La majorité des gens n’a pas les connaissances minimales pour comprendre les implications politiques d’une identité numérique.
Ni les implications historiques.
Ni les implications juridiques.
Ni les implications sociales.
Ni les implications psychologiques.
Ce n’est pas une insulte. C’est un constat sociologique.
Demande à quelqu’un c’est quoi la différence entre liberté négative et liberté positive. Silence.
Demande-lui les raisons pour lesquelles les États modernes surveillent. Silence.
Demande-lui comment les régimes du 20e siècle ont pris le contrôle administratif. Silence.
Demande-lui comment un système “volontaire” devient obligatoire. Silence.
Et ce n’est pas leur faute directement.
On ne leur a jamais enseigné ces choses-là.
On leur a appris à faire confiance. On leur a appris à déléguer. On leur a appris à obéir “pour le bien commun”. On leur a appris à se soumettre à des directives sans se poser la moindre question.
Et après, on s’étonne qu’ils trouvent normal que l’État puisse suivre leurs mouvements, vérifier leurs identifiants, ou refuser leurs accès à certains services. Sans blague, comment veux-tu qu’une société qui n’a jamais appris la valeur de la liberté se réveille quand on la lui enlève?
Elle ne peut pas.
Elle s’en rend compte seulement quand il est trop tard.
LE PROCESSUS : LA MÉCANIQUE DU CONTRÔLE
Ce qui me fascine, c’est que les dérives du 20e siècle ont toutes suivi la même séquence. On pourrait presque faire un petit guide:
- On crée un identifiant.
- On crée un fichier.
- On dit que c’est volontaire.
- On rend le fichier nécessaire pour certains avantages.
- On élargit l’usage.
- On fusionne les bases de données.
- On dit que c’est “plus efficace”.
- On rend le système obligatoire.
- On crée des sanctions pour les récalcitrants.
- On utilise le système pour suivre, filtrer, classer.
Aucun régime n’a commencé par la coercition directe. Tous ont commencé par l’administration.
Et l’identité numérique, c’est exactement ça: l’administration totale du citoyen.
Parce qu’une fois que ton identité est numérique, vérifiable, partageable, standardisée, ta “liberté” devient conditionnelle.
Tu peux voyager si ton ID le permet.
Tu peux travailler si ton ID le permet.
Tu peux accéder à tes comptes si ton ID le permet.
Tu peux accéder à ton médecin si ton ID le permet.
Tu peux recevoir des prestations si ton ID le permet.
C’est comme un interrupteur.
En haut: citoyen fonctionnel.
En bas: citoyen inexistant.
Et tout ça peut basculer en quelques secondes, parce que ce n’est plus ton identité qui te définit, mais la manière dont l’État l’interprète.
L’EXCUSE PARFAITE : “JE N’AI RIEN À CACHER”
On revient à cette phrase, parce qu’elle mérite qu’on l’exécute proprement.
“Rien à cacher.”
C’est une phrase prononcée uniquement par quelqu’un qui n’a jamais eu affaire à un État qui se trompe, qui déborde, qui abuse, qui change de direction ou qui se radicalise.
Quelqu’un qui dit “j’ai rien à cacher” ne comprend pas:
– que ce que tu n’as rien à cacher aujourd’hui peut devenir illégal demain.
– que l’État change de main.
– que le climat politique fluctue.
– que les normes morales évoluent.
– que ce qui est permis aujourd’hui peut être puni demain.
– que l’histoire est pleine de gens qui “n’avaient rien à cacher” jusqu’au jour où ils en avaient.
Ceux qui disent “j’ai rien à cacher” ne comprennent même pas que la vie privée n’est pas un secret, mais un rempart. C’est un espace vital, un espace où l’État ne doit pas entrer parce que sa présence le détruit.
Je le dis souvent, mais je vais le répéter ici:
Je n’ai rien à cacher.
J’ai tout à protéger.
Ma dignité.
Ma vie privée.
Mes décisions.
Mes choix.
Mes déplacements.
Mes opinions.
Mes relations.
Ma liberté d’exister sans être analysé par un serveur à Bruxelles ou à Ottawa.
L’HISTOIRE NOUS CRIE D’ARRÊTER… MAIS PERSONNE N’ÉCOUTE
Quand je pense à tout ça, j’ai parfois l’impression étrange d’être un vieux fou sur un banc de parc qui crie: “Attention! Attention!” alors que les passants me regardent en rigolant.
Et pourtant, il suffit d’ouvrir un livre d’histoire du 20e siècle pour voir que tout ce qu’on vit aujourd’hui est écrit noir sur blanc, chapitre après chapitre.
Pas les idéologies.
Pas les uniformes.
Pas les drapeaux.
Non: la mécanique du contrôle.
La partie plate. La partie administrative. La partie qui n’a jamais l’air dangereuse.
On dirait que pour beaucoup de gens, si un régime ne porte pas un uniforme brun ou rouge avec un symbole interdit, il ne peut pas être dangereux.
Ils oublient que les régimes ne commencent jamais avec les symboles.
Ils commencent avec les formulaires.
C’est ça, la tragédie.
On a une population qui ne connaît rien de l’histoire, alors elle ne voit rien venir.
Elle croit que la liberté est un acquis permanent.
Elle croit que l’État est fondamentalement bienveillant.
Elle croit que la surveillance est toujours pour les autres.
Elle croit que “ça n’arrivera pas ici”.
Mais l’histoire montre que le « ici » est toujours plus vulnérable qu’on le croit, parce que le danger ne vient pas d’un tyran en costume.
Il vient d’une bureaucratie qui s’étend tranquillement, avec la complicité de citoyens ignorants.
CE QUE LES GENS NE VEULENT PAS S’AVOUER
Il y a un point qui dérange, et que je dois dire avec franchise: beaucoup de gens aiment l’idée de l’identité numérique parce qu’elle vient avec la promesse d’un monde plus simple.
Pas plus libre.
Plus simple.
Un monde où tu n’as plus besoin de réfléchir.
Un monde où tout est automatisé.
Où l’État gère tout pour toi.
Où tu n’as plus à tenir de preuves.
Où tu n’as plus à t’informer.
Où tu n’as plus à assumer tes responsabilités.
Où tu n’as qu’à suivre les instructions.
C’est confortable, la servitude douce.
C’est moelleux.
C’est facile.
Ça ne te demande rien, sauf ta liberté.
Et comme la majorité n’a aucune idée de la valeur de cette liberté, elle n’y voit aucun sacrifice.
Tu leur enlèves un poids, alors ils te remercient.
Tu leur enlèves un droit, ils ne s’en rendent même pas compte.
Tu leur enlèves un morceau de leur autonomie, ils applaudissent.
C’est ça qui est effrayant. Ce n’est pas le gouvernement.
Ce sont les citoyens qui ne savent plus reconnaître une dérive quand elle s’approche.
“TU EXAGÈRES.” LE REFRAIN DE L’ÉPOQUE
C’est le commentaire que j’entends le plus souvent.
Tu exagères.
Calme-toi.
C’est juste administratif.
C’est pas comme si l’État allait en abuser.
Ce qui me fascine, c’est que les gens peuvent croire ça en 2025, après tout ce qu’on vient de vivre. Après les confinements. Après les passeports sanitaires. Après les QR codes. Après les interdictions arbitraires. Après les catégories de citoyens.
On dirait que la société souffre d’un Alzheimer collectif.
Tout ce qui s’est passé entre 2020 et 2022 semble déjà effacé de leur mémoire.
Pourtant, c’était hier matin.
On a vu un gouvernement décider, du jour au lendemain,
qui pouvait sortir,
qui pouvait travailler,
qui pouvait voyager,
qui pouvait aller dans un café,
qui pouvait entrer à l’université.
Et tout ça reposait sur quoi?
Un identifiant numérique.
Une validation.
Un code.
Une permission.
Et les gens trouvent encore qu’une identité numérique transfrontalière entre le Canada et l’UE, c’est “pas grave”.
Moi, je suis fasciné.
Pas inquiet.
Fasciné.
Parce que ça prouve à quel point la mémoire humaine est fragile.
À quel point l’ignorance est solide.
À quel point l’illusion de sécurité est addictive.
**LE DANGER N’EST PAS LA TECHNOLOGIE.
LE DANGER, C’EST LA CONDITION.**
Je l’ai souvent dit, mais je vais le redire ici plus clairement.
Le problème, ce n’est pas l’existence d’une identité numérique.
Le problème, c’est le moment où elle devient obligatoire pour vivre.
Quand un outil devient une condition, ce n’est plus un outil.
C’est une barrière.
Et tout le monde finit par s’y heurter.
Pas seulement les sceptiques.
Pas seulement les dissidents.
Pas seulement les “désobéissants”.
Tout le monde.
Parce que quand ta liberté dépend d’une vérification numérique, ta liberté n’existe plus.
Tu ne possèdes plus rien.
Ton accès à la société dépend d’un système qui ne t’appartient pas.
Il dépend d’une infrastructure transnationale.
Il dépend de décisions politiques qui ne passeront jamais par un référendum.
Et rappelle-toi ceci: tout système de contrôle commence par une fonction.
Il finit toujours par devenir un pouvoir.
COMMENT PARLER À CEUX QUI NE VOIENT RIEN?
Alors, qu’est-ce qu’on dit à ces gens-là?
À ceux qui banalisent?
À ceux qui refusent de réfléchir?
À ceux qui confondent progrès et obéissance?
On peut leur dire trois choses, simples, sans agressivité.
1. Le danger n’est pas ce que tu peux faire aujourd’hui.
Le danger est ce qu’on pourra t’interdire demain.
2. Aucun régime ne commence par la violence.
Tous commencent par l’administration.
3. Tu n’as pas besoin d’avoir quelque chose à cacher pour vouloir garder ta vie privée.
Tu as seulement besoin de comprendre que la liberté disparaît quand elle doit être validée.
Ça suffit.
Tu n’as pas besoin de leur faire un exposé.
Tu n’as pas besoin de leur hurler après.
Tu plantes une graine.
Un jour, ils feront le lien.
Parce que tôt ou tard, ils vont sentir la morsure.
Quand un accès va être refusé.
Quand une décision automatique va leur coûter cher.
Quand une erreur d’identité va bloquer un compte.
Quand une nouvelle loi va changer la nature de l’ID.
Et là, ils vont comprendre.
Ils vont se rappeler.
Et ils vont dire la phrase que tous les peuples disent trop tard:
“On pensait que ça n’arriverait jamais ici.”
**LA VÉRITÉ QUI BLESSE :
CEUX QUI BANALISENT CE SYSTÈME NE RÉALISENT PAS QU’ILS L’ALIMENTENT**
Ce n’est pas les politiciens qui rendent ces mesures possibles.
C’est les citoyens qui les tolèrent.
C’est les citoyens qui les normalisent.
C’est les citoyens qui s’en moquent.
C’est les citoyens qui acceptent l’échange: confort contre liberté.
Tu sais ce qui aurait empêché toutes ces dérives dans l’histoire?
Une population éduquée.
Une population méfiante.
Une population qui comprend l’administration.
Une population qui connaît l’histoire.
Une population qui pose des questions.
Aujourd’hui?
On a l’effet inverse.
On a:
– de l’ignorance,
– de la confiance aveugle,
– de la naïveté politique,
– de la peur sociale,
– et un amour malsain de la simplicité.
C’est la recette parfaite pour glisser sans s’en rendre compte vers un monde où tu n’es plus un citoyen, mais un profil.
**CONCLUSION :
JE N’AI RIEN À CACHER. J’AI TOUT À PROTÉGER.**
On peut résumer tout ce texte en une idée.
Ce n’est pas toi que l’État veut surveiller.
C’est ta capacité d’agir librement.
Parce que quelqu’un qui agit librement, c’est imprévisible.
Quelqu’un qui agit librement, ça ne se gère pas.
Quelqu’un qui agit librement, ça ne se contrôle pas.
Une identité numérique globale, c’est la fin de cette imprévisibilité.
C’est le rêve ultime du fonctionnaire: un monde où tout est vérifiable, traçable, authentifiable, conditionnel.
Mais pas le mien.
Pas le tien non plus, j’imagine.
Alors oui, je continuerai de dire que ce type d’entente Canada–UE est une catastrophe en gestation.
Je continuerai de rappeler l’histoire.
Je continuerai de défendre la liberté.
Et je continuerai de répéter cette phrase qui, bizarrement, terrifie plus de monde que je pensais:
Je n’ai rien à cacher.
J’ai tout à protéger.
Et je n’ai pas l’intention de supplier pour avoir accès à ma propre vie.
✍️ Le Volontariste


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