L’ignorance n’est plus une excuse, c’est un choix
Il fut un temps où l’ignorance pouvait encore se défendre. Un temps où l’accès au savoir était limité, coûteux, filtré par une élite. Lire était un privilège. S’informer demandait du temps, des ressources, parfois même du courage. À cette époque, dire « je ne savais pas » pouvait encore avoir un sens.
Ce temps-là est révolu.
Aujourd’hui, nous transportons littéralement les bibliothèques entières de la connaissance humaine dans un appareil qui tient dans une poche. Pas une métaphore. Une réalité brute. L’histoire, la science, la philosophie, les débats, les archives, les conférences complètes, les textes fondateurs, les contradictions, les critiques, tout est là. À portée de pouce. À toute heure. Gratuitement pour l’essentiel.
Ne pas savoir, en 2025, n’est donc plus un problème d’accès.
C’est un problème de volonté.
Et c’est là que le malaise commence.
Parce que si l’ignorance n’est plus subie, alors elle devient une décision. Une posture. Une préférence. On ne peut plus se cacher derrière l’excuse de l’opacité du monde. Le monde n’a jamais été aussi transparent. Ce qui est opaque, maintenant, c’est le refus de regarder.
On aime bien croire que l’ignorance est imposée de l’extérieur. Par l’école. Par les médias. Par le système. C’est rassurant. Ça permet de se déresponsabiliser. Mais la vérité est plus inconfortable. La majorité des gens choisit activement de ne pas savoir, parce que savoir dérange. Savoir complique. Savoir oblige.
Comprendre comment fonctionne le monde réel, ce n’est pas neutre. Ça force à revoir ses opinions. À admettre qu’on s’est peut-être trompé. À reconnaître qu’on a répété des choses sans les comprendre. À réaliser que certaines autorités ne méritent peut-être pas la confiance qu’on leur accorde.
Et ça, c’est lourd à porter.
Alors on préfère l’ignorance confortable. Celle qui permet de continuer sa vie sans friction interne. Celle qui évite les questions embarrassantes. Celle qui protège la paix intérieure au prix de la lucidité.
Le paradoxe est cruel. Jamais l’humanité n’a eu autant de moyens pour comprendre. Et jamais elle n’a été aussi efficace pour les éviter.
L’ignorance moderne n’est pas un accident technologique.
C’est un choix humain.
L’ignorance comme décision individuelle
La première chose à corriger, surtout au Québec, c’est cette idée profondément ancrée que l’ignorance serait une question de capacité. Comme si les gens ne comprenaient pas parce qu’ils ne peuvent pas comprendre. Comme si le cerveau moyen était défectueux. C’est faux. Et on le sait tous.
L’ignorance moderne n’est pas une incapacité intellectuelle. C’est un choix d’investissement.
Un Québécois moyen est parfaitement capable d’apprendre. Il mémorise. Il analyse. Il compare. Il suit des tendances. Il fait des liens. Il anticipe. La preuve la plus évidente, la plus banale, la plus incontestable, c’est le hockey.
Parle à un fan du Canadiens de Montréal. Pas besoin d’aller chercher le plus brillant du lot. N’importe quel amateur un peu sérieux. Il va te réciter des statistiques sur vingt, trente, parfois quarante ans. Il connaît les joueurs, les échanges, les salaires, les erreurs de gestion, les décisions douteuses des entraîneurs, les séries perdues, les rivalités, les arbitres controversés. Il peut te faire une analyse stratégique d’un match avec plus de nuances qu’un chroniqueur politique parle d’un budget.
Mémoire à long terme? Présente.
Capacité d’analyse? Présente.
Compréhension des systèmes? Présente.
Sens critique? Présent, surtout quand l’équipe perd.
Donc non, ce n’est pas une question de matière grise.
C’est une question de priorité mentale.
Le hockey ne remet rien d’essentiel en cause. Il ne menace aucune identité profonde. Il ne t’oblige pas à revoir ta vision du monde. Il ne t’impose aucune responsabilité morale. Tu peux être passionné, investi, critique, sans jamais te demander si ta vie, tes choix ou ta compréhension du pouvoir sont cohérents.
Maintenant, transpose cette même capacité intellectuelle vers des sujets plus lourds. L’histoire. La politique réelle. Les structures économiques. Le fonctionnement des institutions. Les mécanismes de manipulation. Là, soudainement, l’intérêt disparaît. Pas parce que c’est trop compliqué. Parce que ça coûte quelque chose.
Comprendre ces sujets-là, ce n’est pas un hobby. C’est un risque. Ça peut fissurer des certitudes. Ça peut créer de la dissonance. Ça peut obliger à admettre qu’on a fait confiance trop facilement. Qu’on a répété des slogans. Qu’on a délégué sa réflexion.
Alors on fait un choix rationnel, mais inconscient. On investit son intelligence là où elle est sans conséquence. Et on évite systématiquement ce qui pourrait nous obliger à changer de posture.
C’est ça, l’ignorance individuelle moderne. Pas un vide. Une sélection. Une forme d’autodiscipline intérieure. On sait penser. On choisit juste où ne pas penser.
Et tant qu’on ne nomme pas ce choix-là pour ce qu’il est, on continue à se raconter l’histoire rassurante que “les gens ne savent pas”.
Ils savent.
Ils savent très bien.
Ils préfèrent autre chose.
Les manifestations à slogans : penser sans comprendre
S’il existe une démonstration presque clinique de l’ignorance volontaire, elle se trouve dans les manifestations à slogans. Pas les manifestations en soi. Les slogans. Ces phrases courtes, répétées en chœur, censées remplacer une réflexion complète.
Prenons un exemple très concret, très québécois, très récent.
«Mon corps, mon choix.»
À première vue, ça sonne bien. C’est simple. C’est moral. C’est facile à scander. Et c’est précisément là le problème.
Quand on prend le temps de poser une question de base à ceux qui répètent ce slogan, on se rend vite compte d’un malaise. Beaucoup sont incapables d’expliquer pourquoi ils sont là, au-delà de la phrase elle-même. Pas l’argument. Pas les implications. Pas les limites du principe. Juste le slogan.
Et quand quelqu’un ose pousser la réflexion un cran plus loin, l’incohérence saute aux yeux.
«Mon corps, mon choix» pour l’avortement?
Parfait. Le slogan est brandi comme un absolu moral. Même quand la question de savoir si c’est réellement “ton” corps est évacuée sans discussion. Aucun débat. Aucun malaise. Le slogan suffit.
Mais «mon corps, mon choix» pour refuser un “vaccin”?
Là, soudainement, le slogan devient inacceptable. Disqualifié. Dangereux. Égoïste. Immoral.
Même corps.
Même principe.
Choix opposés.
Et pourtant, aucun problème pour ceux qui scandent. Pourquoi? Parce que le slogan n’est pas un outil de réflexion. C’est un outil d’alignement. Il n’est pas là pour comprendre, il est là pour signaler l’appartenance à un camp.
Ce n’est plus de la pensée. C’est du réflexe.
Quand la réflexion devient interdite
Le plus révélateur, ce n’est même pas l’incohérence du slogan. C’est ce qui se passe quand quelqu’un tente de réfléchir publiquement, sur place.
On l’a vu à répétition. Un manifestant commence à expliquer sa position avec ses propres mots. Il nuance. Il hésite. Il réfléchit à voix haute. Et là, presque toujours, un organisateur intervient.
«Non, non, non. Il faut parler aux ressources. Il faut parler aux liaisons médiatiques. Les manifestants ne parlent pas.»
Traduction implicite:
ne pense pas, répète.
Ce moment-là est capital. Il montre que l’ignorance n’est pas seulement tolérée. Elle est gérée. La pensée individuelle est un risque. La parole spontanée est une menace. Une foule qui réfléchit est imprévisible. Une foule qui récite est parfaitement contrôlable.
On ne cherche pas des citoyens conscients. On cherche des corps présents et des voix synchronisées.
L’illusion de l’engagement
Les manifestations à slogans donnent aux participants une sensation d’engagement sans le coût réel de la compréhension. On a l’impression d’agir, de résister, de se battre pour une cause, sans jamais avoir à en maîtriser les fondements.
C’est extrêmement séduisant. Tu participes. Tu appartiens. Tu es du bon côté. Et surtout, tu n’as pas à affronter la complexité du réel.
Mais cette forme d’engagement est creuse. Elle ne produit ni émancipation, ni compréhension, ni liberté. Elle produit de la conformité émotionnelle.
Et c’est exactement pour ça qu’elle est encouragée.
Ignorance sélective, version collective
Ici, l’ignorance n’est pas l’absence d’information. Les débats existent. Les contradictions sont visibles. Les questions sont légitimes. Elles sont simplement refusées.
On ne veut pas savoir si le principe tient debout.
On veut savoir s’il est socialement acceptable de le crier.
Et tant que les slogans remplacent la pensée, les foules peuvent être mobilisées sans jamais être éveillées.
Ce n’est pas un bug du système.
C’est une fonctionnalité.
L’ignorance comme confort psychologique
L’ignorance n’est pas seulement un choix individuel rationnel. C’est aussi, et surtout, un mécanisme de protection psychologique. Un refuge. Un coussin émotionnel. Et ce refuge est entretenu, nourri, légitimé par tout ce qui entoure l’individu depuis l’enfance.
L’école d’abord.
On aime la présenter comme un lieu d’émancipation intellectuelle. En théorie. En pratique, elle enseigne surtout une chose: comment ne pas sortir du cadre. On y valorise la bonne réponse, pas la bonne question. La conformité méthodologique, pas la curiosité dérangeante. L’élève apprend très tôt que réfléchir autrement complique la vie. Que douter fait perdre des points. Que réciter est plus payant que comprendre.
Résultat? On forme des adultes qui savent suivre des consignes, mais qui paniquent devant une remise en question fondamentale.
Ensuite viennent certains parents. Pas par malveillance. Par fatigue. Par peur. Par désir de stabilité. Beaucoup préfèrent transmettre des certitudes simples plutôt que des outils critiques. Parce qu’un enfant qui questionne, ça dérange. Un adolescent qui doute, ça inquiète. Un jeune adulte qui remet tout en cause, ça fait peur.
Alors on lisse. On rassure. On simplifie. On évite les sujets lourds. Et sans s’en rendre compte, on enseigne que penser trop loin est dangereux.
La culture fait le reste.
Une culture saturée de divertissement. De distractions constantes. D’opinions prémâchées. De débats superficiels où tout est réduit à deux camps, deux slogans, deux caricatures. Une culture où la profondeur est perçue comme prétentieuse, et la réflexion comme une perte de temps.
Réfléchir longtemps, c’est plate.
Douter, c’est anxiogène.
Nuancer, c’est suspect.
Et finalement, les médias.
Pas besoin d’imaginer un grand complot. Le mécanisme est plus simple, et donc plus efficace. Les médias modernes privilégient ce qui rassure, ce qui choque juste assez, ce qui cadre bien dans une narration claire. Ils évitent ce qui force une remise en question profonde, ce qui demande du temps, ce qui crée de l’inconfort cognitif.
On informe à la surface. On commente les effets. On évite les causes structurelles. Et surtout, on donne l’impression que tout ce qui est important est déjà couvert. Ce qui dispense le citoyen d’aller voir par lui-même.
Tout ce système converge vers un même résultat: protéger la paix intérieure des individus, même au prix de leur lucidité.
Parce que comprendre le monde tel qu’il est réellement, ce n’est pas apaisant. Ça dérange. Ça fracture parfois l’identité. Ça oblige à reconnaître qu’on a cru, répété, obéi sans toujours comprendre.
Alors l’ignorance devient un refuge légitime. Une posture socialement acceptable. Même encouragée.
On ne dit pas “je refuse de comprendre”.
On dit “je fais confiance”.
On ne dit pas “je ne veux pas savoir”.
On dit “je n’ai pas le temps”.
On ne dit pas “ça me fait peur”.
On dit “c’est trop compliqué”.
Mais au final, le résultat est le même.
L’ignorance n’est plus une faiblesse honteuse.
C’est un mécanisme de survie psychologique dans une société qui ne tolère pas très bien ceux qui voient trop clair.
L’ignorance à travers l’histoire : toujours le même schéma
Il y a une chose que l’histoire démontre avec une régularité presque cruelle: lorsque les masses ignorent, le pouvoir se concentre. Toujours. Peu importe l’époque. Peu importe la couleur idéologique. Peu importe le discours officiel.
Ce n’est pas une opinion. C’est un motif qui se répète depuis que l’humanité s’organise en sociétés complexes.
On aime raconter l’histoire comme une succession de régimes différents. Monarchie ici. Empire là. République ailleurs. Comme si la forme changeait la nature du pouvoir. En réalité, ce qui compte, ce n’est pas la forme. C’est le niveau de compréhension collective.
Quand les gens comprennent peu, ils délèguent beaucoup.
Quand ils délèguent beaucoup, ils obéissent.
Quand ils obéissent, quelqu’un finit toujours par abuser.
Dans l’Antiquité, la liberté n’apparaît jamais dans des populations ignorantes. Elle apparaît là où le débat existe, là où la parole circule, là où les citoyens savent au moins nommer le pouvoir. Dans la Grèce antique, la citoyenneté était liée à la capacité de discuter, de raisonner, de participer. Ce n’était pas égalitaire, loin de là, mais c’était déjà un signal clair: la liberté suit la connaissance.
À Rome, même logique. Au début de la République, le pouvoir est fragmenté, surveillé, limité par des traditions et une mémoire collective de ses abus possibles. Puis le temps passe. Les institutions restent, mais leur sens se dilue. L’Empire s’installe presque sans résistance, non pas parce que les gens l’ont choisi lucidement, mais parce qu’ils ont oublié ce que le pouvoir était censé être. L’ignorance ne vient pas toujours d’un manque d’accès. Elle vient souvent de l’oubli.
Le Moyen Âge est l’exemple le plus brutal, et le plus mal compris. Ce n’est pas une époque sombre parce que les gens étaient incapables. C’est sombre parce que le savoir était volontairement verrouillé. Lire était un privilège. Comprendre le monde, un danger. La fusion entre autorité religieuse et pouvoir politique a créé un environnement parfait pour des siècles d’exploitation. Pas besoin d’une répression constante quand l’ignorance fait le travail.
Et chaque fois que cette ignorance a été fissurée, le même phénomène se produit. La Renaissance n’est pas d’abord une explosion artistique. C’est un réveil intellectuel. Retour aux textes. Redécouverte de la pensée critique. Désir de comprendre par soi-même. Et, comme par hasard, la liberté commence à respirer à nouveau.
Même chose avec les grandes révolutions modernes. La Révolution américaine ne repose pas uniquement sur une révolte fiscale. Elle repose sur une population qui comprend des principes. Des citoyens ordinaires capables de lire, de discuter, de citer des textes fondateurs. Des gens qui savent ce que le pouvoir peut devenir s’il n’est pas limité.
La Révolution française, malgré ses dérives, suit le même schéma initial. Ce n’est pas la colère qui précède la rupture. C’est la compréhension. La colère vient après, quand l’ordre ancien refuse de céder.
Et à chaque fois, le cycle se répète. La connaissance se diffuse. La liberté augmente. Puis, lentement, l’ignorance revient. Par fatigue. Par confort. Par oubli. Et le pouvoir reprend de l’espace.
La leçon est simple, mais inconfortable:
l’ignorance n’est pas une anomalie de l’histoire, c’est son carburant le plus constant.
Les peuples ne sont pas opprimés parce qu’ils sont faibles. Ils le deviennent parce qu’ils cessent de comprendre comment et pourquoi ils sont gouvernés.
Ce n’est pas une fatalité. Mais c’est une tendance lourde. Et ceux qui croient que “cette fois, c’est différent” n’ont généralement pas beaucoup lu l’histoire qu’ils invoquent.
L’ignorance moderne : quand la manipulation devient intérieure
C’est ici que le phénomène atteint son point le plus avancé. Parce qu’on ne parle plus d’ignorance par manque d’accès, ni même d’ignorance héritée de l’histoire. On parle d’une ignorance entretenue de l’intérieur, acceptée, défendue, parfois même revendiquée.
Aujourd’hui, les grandes structures de pouvoir ne se cachent même plus. Elles sont visibles, publiques, documentées. Le Forum économique mondial, l’Organisation des Nations Unies, le réseau C40 Cities. Ce ne sont pas des rumeurs. Ce ne sont pas des fantasmes. Ce sont des organisations qui tiennent des conférences filmées, publient des rapports, énoncent des objectifs, formulent des recommandations très claires.
Tout est là. Noir sur blanc. Accessible à n’importe qui qui prend la peine d’aller voir.
Et pourtant, dès que le sujet est abordé sérieusement, calmement, sans hystérie, le mécanisme se déclenche. Disqualification immédiate. Étiquette. Fin de la discussion. Pas besoin de réfuter. Pas besoin de lire. Pas besoin de comprendre.
«T’es juste un complotiste.»
Cette phrase est devenue l’arme parfaite. Elle évite toute réflexion. Elle dispense de toute vérification. Elle protège la paix intérieure de celui qui la prononce. Parce que reconnaître que ces organisations existent, influencent, orientent, conseillent, parfois imposent, ça oblige à se poser des questions lourdes. Trop lourdes pour beaucoup.
Alors on préfère ne pas savoir.
Le plus ironique, c’est que même au niveau politique, le malaise est visible. Chaque fois que ces sujets remontent dans les parlements, que ce soit ici ou ailleurs, il se passe toujours quelque chose. Un contretemps. Un ajournement. Une question ignorée. Un débat repoussé. On change de sujet. On dilue. On promet d’y revenir. Puis on n’y revient jamais.
Ce n’est jamais le bon moment.
Jamais la bonne priorité.
Jamais assez clair pour être discuté publiquement.
Et ce silence institutionnel devient lui-même un signal. Mais encore faut-il accepter de le voir.
Le citoyen moderne a été conditionné à croire que si quelque chose était réellement important, dangereux ou problématique, les médias en parleraient clairement et les élus en débattraient ouvertement. C’est une croyance confortable. Elle permet de déléguer entièrement sa vigilance.
Mais quand l’organe censé informer n’informe plus vraiment, quand il cadre, hiérarchise, ridiculise ou évite, l’ignorance ne disparaît pas. Elle change de nature. Elle devient volontairement entretenue.
Le contrôle le plus efficace n’est pas celui qui interdit de parler.
C’est celui qui fait en sorte que les gens refusent d’écouter.
On en est rendu là. Les documents sont publics. Les conférences sont accessibles. Les acteurs expliquent eux-mêmes ce qu’ils font. Et malgré tout, la majorité choisit de ne pas regarder. Pire, elle attaque ceux qui regardent.
La manipulation moderne n’a plus besoin d’être extérieure. Elle a été intégrée. Intériorisée. Défendue comme une vertu.
Chercher par soi-même devient suspect.
Lire les sources devient inutile.
Changer d’avis devient une faiblesse.
C’est le stade ultime de l’ignorance. Celui où elle n’est plus subie, mais habitée.
La discipline de l’ignorance
Ici, on franchit une étape supplémentaire. On ne parle plus seulement d’ignorance volontaire, ni même d’ignorance entretenue par confort. On parle de discipline. D’un mécanisme clair qui punit ceux qui sortent du cadre, afin que les autres comprennent le message sans qu’on ait besoin de le répéter.
L’exemple de Patrick Provost est révélateur à un point presque caricatural.
Patrick Provost n’est pas un commentateur Facebook. Ce n’est pas un animateur radio. Ce n’est pas un citoyen qui parle de travers dans un souper de famille. C’est un professeur à l’Université Laval. Un scientifique. Un spécialiste dont le champ d’expertise touche directement aux virus et à la biologie.
Durant la période COVID, il n’a pas appelé à la révolte. Il n’a pas nié l’existence des virus. Il n’a pas sombré dans l’hystérie. Il a fait ce que tout universitaire est censé faire: exprimer des doutes, formuler des nuances, poser des questions, notamment sur la pertinence de certaines mesures concernant les enfants.
Résultat?
Pressions.
Mise à l’écart.
Congédiement.
Combat juridique.
Carrière fragilisée.
Le message envoyé à l’ensemble du milieu académique est limpide:
ce n’est pas la compétence qui protège, c’est la conformité.
Et ça, c’est fondamental.
Parce que si même un expert, dans son propre domaine, ne peut plus questionner publiquement sans risquer sa carrière, alors qui peut encore parler? La réponse est simple: ceux qui répètent la ligne officielle.
On ne réfute pas les arguments.
On ne débat pas sur le fond.
On ne confronte pas les données.
On sanctionne.
C’est ça, la discipline de l’ignorance. Elle ne vise pas seulement à faire taire une voix. Elle vise à éduquer les autres par l’exemple. À créer un climat où chacun comprend instinctivement jusqu’où il peut aller… et surtout jusqu’où il ne doit pas aller.
Et le plus troublant, c’est que ce mécanisme fonctionne sans coercition massive. Pas besoin de police de la pensée visible. Le milieu s’auto-régule. Les collègues se taisent. Les institutions parlent de “processus internes”. Les médias traitent ça comme un détail administratif. Et le public passe à autre chose.
Ignorance maintenue.
Débat évité.
Système protégé.
On nous dit souvent que la science évolue par le doute, par la confrontation des hypothèses, par la remise en question. En théorie, oui. En pratique, on a vu exactement l’inverse. Le doute est devenu une faute. La nuance, une menace. La prudence, une déviance.
Et encore une fois, l’ignorance n’est pas imposée de force. Elle est rendue rationnelle. Pourquoi un professeur prendrait-il le risque de parler, quand il a sous les yeux l’exemple de ce qui arrive à ceux qui le font?
La discipline de l’ignorance ne repose pas sur la censure brute. Elle repose sur la peur bien dosée. Juste assez pour que la majorité choisisse le silence. Juste assez pour que l’ignorance se maintienne d’elle-même.
Et quand même les lieux censés produire la connaissance deviennent des lieux de contrôle idéologique, il devient difficile de prétendre que l’ignorance est un simple accident.
L’ignorance comme position morale
À ce stade-ci, il faut arrêter de faire semblant. L’ignorance, aujourd’hui, n’est plus un accident. Elle n’est plus une malchance. Elle n’est plus une conséquence malheureuse d’un système trop complexe pour le citoyen moyen.
Elle est devenue une position morale.
On ne dit plus «je ne sais pas».
On dit «je fais confiance».
On ne dit plus «je n’ai pas vérifié».
On dit «les experts s’en occupent».
On ne dit plus «je n’ai pas lu».
On dit «je ne veux pas perdre mon temps avec ça».
Et surtout, on ne dit plus «j’ai peur de ce que je pourrais découvrir».
On dit «t’es dangereux de poser ces questions-là».
C’est là que le basculement s’opère.
L’ignorance cesse d’être une faiblesse personnelle. Elle devient une vertu sociale. Quelque chose qu’on affiche. Qu’on défend. Qu’on impose aux autres. Celui qui refuse de savoir se croit responsable. Celui qui cherche à comprendre devient suspect.
Ne pas savoir devient synonyme d’être raisonnable.
Savoir trop devient synonyme d’être extrémiste.
C’est un renversement complet des valeurs.
Historiquement, celui qui cherchait à comprendre était vu comme un citoyen engagé. Aujourd’hui, il est vu comme un perturbateur. Quelqu’un qui complique inutilement les choses. Quelqu’un qui refuse de “faire confiance au système”.
Mais faire confiance sans comprendre, ce n’est pas de la sagesse.
C’est de la soumission intellectuelle.
Et ce qui est le plus troublant, c’est que cette posture est souvent défendue avec une agressivité morale disproportionnée. On ne débat pas. On ne réfute pas. On attaque. On ridiculise. On disqualifie. Parce qu’au fond, ce n’est pas l’argument qui dérange. C’est la possibilité que l’autre ait raison.
Admettre qu’on a choisi de ne pas savoir, c’est admettre une responsabilité. Et la responsabilité est lourde. Elle oblige à reconnaître qu’on a peut-être laissé faire. Qu’on a peut-être cautionné. Qu’on a peut-être participé, par passivité, à des dérives qu’on prétend aujourd’hui ne pas comprendre.
Alors on se replie. On moralise l’ignorance. On transforme le refus de savoir en signe de maturité, de civisme, de “bon sens”.
Mais l’histoire est impitoyable avec ce genre de posture.
Chaque fois que des sociétés ont élevé l’ignorance au rang de vertu, elles ont pavé la voie à l’abus. Pas parce que les gens étaient méchants. Mais parce qu’ils ont choisi la tranquillité plutôt que la lucidité.
Aujourd’hui, on ne pourra plus dire «on ne savait pas».
L’information est là. Les documents sont publics. Les acteurs parlent eux-mêmes. Les exemples s’accumulent.
La seule question qui reste est inconfortable, mais incontournable:
qu’est-ce qu’on choisit de faire avec ce qu’on sait?
Parce qu’à partir du moment où l’ignorance est un choix, elle cesse d’être neutre.
Elle devient une position.
Et comme toute position morale, elle a des conséquences.
✍️ Le Volontariste


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