La loi internationale n’existe pas et ce détail change tout

Il y a quelque chose de profondément révélateur dans le fait que des institutions internationales passent aujourd’hui leur temps à déplorer que «le droit international n’est plus respecté».

Cette phrase, à elle seule, contient déjà l’aveu.

Une loi qui doit être suppliée d’être respectée n’est pas une loi.
Une loi qui n’entraîne aucune conséquence pour ceux qui la violent n’est pas une loi.
Une loi qui ne s’applique qu’aux faibles n’est pas une loi. C’est un outil rhétorique.

Dans le monde réel, une loi existe uniquement si elle est imposable. Pas moralement. Pas symboliquement. Concrètement.
Sans mécanisme de contrainte crédible, il ne reste qu’un texte. Un souhait. Une narration.

C’est là que le malaise commence.

On nous a habitués à parler du «droit international» comme s’il s’agissait d’une extension naturelle du droit interne. Comme si, au-dessus des États, existait une sorte d’arbitre neutre, doté d’une autorité réelle, capable de trancher et de faire respecter ses décisions.

Or, cet arbitre n’existe pas.

Il n’existe pas de police mondiale.
Il n’existe pas de tribunal capable de contraindre les puissances dominantes.
Il n’existe pas de sanction universelle indépendante des rapports de force.

Ce qui existe, ce sont des accords conditionnels, respectés tant qu’ils servent les intérêts des acteurs dominants, et ignorés dès qu’ils deviennent contraignants.

Appeler cela une «loi» n’est pas une erreur de vocabulaire.
C’est une stratégie de légitimation.

Le mot «loi» rassure. Il évoque l’ordre, la justice, la stabilité. Il donne l’impression que le monde est gouverné par des règles plutôt que par la force. Mais dans le cas du droit international, ce mot sert surtout à masquer une réalité beaucoup plus brutale: celle d’un système fondé sur la puissance, la capacité de nuisance et l’asymétrie.

Ce n’est pas un jugement moral.
C’est un constat.

Et tant qu’on refuse de partir de ce constat, toute analyse géopolitique, toute discussion sur la souveraineté, la guerre, la paix ou la responsabilité des États repose sur du sable.

Comprendre que la loi internationale n’existe pas comme loi, mais seulement comme langage diplomatique, change radicalement la lecture du monde.
Ça oblige à abandonner les slogans.
Ça oblige à regarder qui peut imposer quoi, à qui, et à quel prix.

C’est inconfortable.
Mais c’est le point de départ obligatoire.

La seule loi universelle: celle de la nature

Avant toute société, avant toute loi écrite, avant toute institution, il y a une réalité incontournable: la nature.

Elle n’a pas de code civil.
Pas de constitution.
Pas de tribunal.

Et pourtant, elle s’impose à tous, sans exception.

La nature ne négocie pas. Elle ne promet rien. Elle ne protège personne.
Elle fonctionne selon des lois physiques, biologiques, énergétiques. Point final.

C’est en ce sens précis qu’on peut parler d’anarchie comme condition fondamentale de l’univers. Pas au sens du chaos, ni de la violence gratuite, mais au sens strict: absence d’autorité centrale, absence de commandement supérieur, absence de hiérarchie imposée au sommet.

Dans la nature, personne ne commande.
Il n’y a que des conséquences.

Si tu ignores la gravité, tu tombes.
Si tu ignores le froid, tu meurs.
Si tu ignores la faim, tu t’éteins.

La sanction n’est pas morale. Elle est mécanique.

Et ce point est essentiel pour comprendre le monde politique contemporain.

Sur la planète Terre, les gouvernements du monde vivent exactement dans cette condition.
Entre eux, il n’existe aucun pouvoir supérieur. Aucun arbitre ultime. Aucune police internationale capable d’imposer une règle commune.

Chaque État est souverain tant qu’il peut l’être.
Chaque gouvernement agit librement tant qu’aucun autre ne peut réellement l’en empêcher.

L’ordre strict qui règne à l’intérieur des fermes de taxation nationales ne se transpose pas à l’échelle mondiale. À l’interne, l’État impose ses lois par la force. À l’externe, il évolue dans un environnement anarchique, où seules comptent la puissance, les alliances et la capacité de nuisance.

C’est pourquoi parler d’un «ordre international» est trompeur.

Il n’y a pas d’ordre mondial au sens juridique.
Il y a un équilibre instable fondé sur des rapports de force.

Quand cet équilibre tient, on parle de paix.
Quand il cède, on parle de crise, de guerre ou de violation du droit international.

Mais dans les faits, la règle n’a jamais changé: aucun gouvernement n’obéit à une autorité supérieure. Ils se comportent entre eux exactement comme des entités évoluant dans un monde sans maître.

L’erreur consiste à croire que l’ordre que nous subissons à l’intérieur de nos frontières est représentatif de l’ordre qui existe à l’échelle globale. Ce sont deux réalités complètement différentes.

Comprendre cela permet de voir le monde tel qu’il est, et non tel qu’on nous le présente.

La société ne crée pas l’ordre universel.
Elle crée un ordre local, temporaire, imposé, à l’intérieur d’un monde fondamentalement anarchique.

La société comme couche artificielle de protection

À l’origine, la société n’a pas été conçue pour protéger les humains les uns des autres.
Elle a d’abord été conçue pour protéger les humains de la nature.

C’est un fait que l’on oublie presque complètement aujourd’hui, tant la réussite a été grande.

Depuis ta naissance, la nature cherche à te tuer.
Pas par intention, pas par malveillance, mais par indifférence totale.

Le froid.
La chaleur.
Les maladies.
Les bactéries.
Les virus.
Les prédateurs.
La faim.
Les accidents.

Sans organisation humaine, sans outils, sans transmission de savoir, sans coopération minimale, l’espérance de vie s’effondre. Ce n’est pas une opinion, c’est l’histoire de l’espèce.

La société est née comme une réponse à ce chaos naturel. Une tentative de stabilisation. Un filet jeté au-dessus d’un monde fondamentalement hostile à la survie humaine.

L’abri contre les intempéries.
La maîtrise du feu.
L’agriculture.
La médecine.
L’assainissement de l’eau.
La conservation des aliments.

Voilà la vraie racine de la société.

Et cette réussite est telle qu’elle a effacé sa propre raison d’être.

Aujourd’hui, la majorité des gens n’ont plus conscience que la nature est un danger permanent. Ils naissent dans un environnement chauffé, soigné, aseptisé, approvisionné. La mort naturelle est devenue abstraite. Invisible. Lointaine.

Alors la peur s’est déplacée.

Ce n’est plus la nature qu’on craint.
Ce sont les autres humains.

La société a donc élargi sa mission. De protection contre la nature, elle est devenue protectrice contre la violence humaine. Règles, lois, institutions, forces coercitives.

Mais ici, un glissement fondamental s’opère.

Ce qui était au départ une organisation visant à réduire les risques devient une structure qui s’arroge le monopole de la protection. Et ce monopole, une fois établi, justifie tout.

La société ne se contente plus de protéger.
Elle impose.
Elle réglemente.
Elle décide ce qui est acceptable ou non, souvent bien au-delà de la simple prévention de la violence.

Et comme la menace naturelle a été largement neutralisée, ce pouvoir devient difficile à remettre en question. La peur initiale est oubliée, mais la structure, elle, demeure. Elle se renforce même.

La couche artificielle de protection devient alors une cage invisible.

On continue d’accepter la contrainte, non parce qu’elle est toujours nécessaire, mais parce qu’on a oublié ce qu’elle devait initialement contenir: le chaos de la nature, pas la liberté humaine.

Les gouvernements: des machines, pas des autorités morales

Une fois la société en place, une autre confusion s’installe tranquillement: celle entre organisation et morale.

Un gouvernement n’est pas une conscience.
Il n’a pas d’intention morale propre.
Il n’a ni vertu, ni vice.

Un gouvernement est une machine.

Une machine conçue pour administrer un territoire, imposer des règles et extraire des ressources afin de maintenir la structure qui le soutient. Rien de plus.

On parle souvent de l’État comme s’il s’agissait d’un acteur moral capable de vouloir le bien, de protéger les faibles, d’arbitrer équitablement. Cette personnification est une erreur de base. Les individus peuvent être moraux. Les structures ne le sont pas.

Une machine n’agit pas par compassion.
Elle fonctionne selon sa programmation.

Dans le cas du gouvernement, cette programmation est simple: assurer sa propre continuité. Pour y parvenir, il lui faut des règles, des exécutants et surtout, des ressources.

La taxation n’est pas un outil parmi d’autres.
C’est le carburant du système.

Sans prélèvement obligatoire, il n’y a plus d’administration, plus de régulation, plus de contrôle. Le discours change, les priorités fluctuent, mais cette réalité demeure constante.

Ce point est rarement assumé clairement, car il brise l’illusion centrale: celle d’un pouvoir exercé par consentement. On nous parle de démocratie, de volonté populaire, de représentation. Mais dans les faits, la machine fonctionne indépendamment de l’adhésion morale des individus. Elle ne demande pas si tu es d’accord. Elle exige la conformité.

Ce n’est pas un jugement de valeur.
C’est une description fonctionnelle.

Le problème apparaît lorsque cette machine se présente comme une autorité morale. Lorsqu’elle affirme savoir ce qui est juste, ce qui est bon, ce qui est nécessaire pour tous. À partir de ce moment, toute résistance devient immorale par définition. Toute désobéissance devient une faute, non parce qu’elle nuit à autrui, mais parce qu’elle conteste la machine elle-même.

La société, initialement conçue comme protection contre la nature, se retrouve alors dominée par une structure qui prétend décider du bien et du mal. Non pas en fonction de principes universels, mais en fonction de sa propre survie et de son expansion.

C’est ainsi que l’on en vient à accepter l’inacceptable.
Non pas parce qu’il est juste, mais parce qu’il est légal.

Les warlords n’ont pas disparu, ils se sont civilisés

L’une des plus grandes illusions modernes consiste à croire que les seigneurs de guerre appartiennent au passé. Comme si l’humanité avait grandi. Comme si le pouvoir avait été purifié par les institutions.

En réalité, les warlords n’ont jamais disparu.
Ils ont changé de forme.

Autrefois, le pouvoir se prenait ouvertement par la force.
Un territoire conquis.
Une armée.
Un chef.

Aujourd’hui, le mécanisme est plus feutré, mais la logique est identique.

Le contrôle d’un territoire est toujours là.
L’extraction de ressources aussi.
La neutralisation de la dissidence également.

Ce qui a changé, ce n’est pas la nature du pouvoir, mais son emballage.

Le seigneur de guerre moderne ne brandit plus une épée.
Il administre.
Il légifère.
Il taxe.

Il ne parle plus de domination, il parle de gouvernance.
Il ne parle plus de soumission, il parle de cohésion sociale.
Il ne parle plus de pillage, il parle de redistribution.

Mais le principe demeure: une minorité impose ses règles à une majorité, sous peine de sanction.

La grande réussite de cette évolution n’est pas morale, elle est psychologique.
Le pouvoir n’est plus perçu comme une force extérieure hostile. Il est présenté comme un service. Une nécessité. Une évidence.

Les warlords d’hier avaient besoin de soldats loyaux.
Ceux d’aujourd’hui ont besoin de croyants.

Des citoyens convaincus que l’ordre imposé est naturel.
Que la contrainte est volontaire.
Que la violence institutionnelle est différente, supérieure, légitime.

Et c’est précisément là que la comparaison avec certains États dits «en faillite» devient intéressante. Car lorsqu’on enlève le vernis institutionnel, on constate que la différence entre les seigneurs de guerre modernes et ceux des zones de conflit n’est pas une différence de logique, mais de degré de raffinement.

Certains se battent encore pour le pouvoir.
D’autres l’ont déjà consolidé.

C’est cette distinction, souvent mal comprise, qui mène à des comparaisons simplistes et trompeuses. Et c’est là que le prochain point devient incontournable.

La fausse comparaison avec la Somalie

Dès que le mot «anarchie» apparaît dans une discussion, la même comparaison surgit presque automatiquement:
«Regarde la Somalie. Tu veux ça ici?»

Cette réaction n’est pas une analyse.
C’est un réflexe conditionné.

La Somalie n’est pas un exemple d’anarchie. Elle est l’exemple inverse: celui d’un pouvoir central qui s’est effondré, laissant place à une lutte ouverte entre plusieurs centres de pouvoir armés.

Il n’y a pas absence de pouvoir en Somalie.
Il y a multiplication de la quête du pouvoir.

Des groupes organisés, souvent fondés sur des clans, des traditions, des interprétations religieuses ou des intérêts économiques, cherchent à imposer leur autorité sur des territoires précis. Chacun tente de devenir l’État. Chacun veut le monopole de la violence. Chacun cherche à taxer, contrôler, punir.

Ce n’est pas de l’anarchie.
C’est une guerre de succession.

L’anarchie, au sens strict, ne signifie pas «chacun impose sa loi».
Elle signifie qu’aucun individu, aucun groupe, n’a de légitimité intrinsèque pour imposer sa volonté par la violence.

En Somalie, on observe exactement l’inverse: des acteurs qui tentent, par la force, d’imposer un ordre centralisé selon leur vision. L’objectif n’est pas la liberté individuelle, mais la domination territoriale.

Il faut aussi nommer un autre élément souvent ignoré: la culture, les traditions et la religion dominantes ne reconnaissent pas nécessairement les droits intrinsèques de l’être humain, la propriété de soi, la liberté individuelle comme fondement moral. Sans cette reconnaissance préalable, aucun ordre libre ne peut émerger. Ce qui se forme alors, ce sont des structures d’autorité concurrentes, pas une société émancipée.

Quand on compare le Québec ou le Canada à la Somalie, on ne démontre rien.
On évite de penser.

La différence n’est pas entre anarchie et ordre.
Elle est entre pouvoir consolidé et pouvoir en compétition.

En Somalie, les seigneurs de guerre se battent encore pour le contrôle.
Ici, le contrôle est déjà acquis.

Cette distinction est fondamentale, parce qu’elle mène directement à une question beaucoup plus inconfortable: si les seigneurs de guerre existent toujours, mais qu’ils ne se battent plus, où sont-ils maintenant?

Le Québec, le Canada et les warlords modernes

La différence entre la Somalie et le Québec, ou entre la Somalie et le Canada, n’est pas l’existence ou non de seigneurs de guerre.
La différence, c’est leur niveau de raffinement.

Ici, la quête du pouvoir est terminée depuis longtemps.
Le contrôle est déjà acquis.

Au Canada, au Québec, dans les municipalités, les structures de domination ne sont plus en compétition armée. Elles sont stabilisées, hiérarchisées, normalisées. Elles fonctionnent à huis clos, protégées par le droit qu’elles produisent elles-mêmes.

Les warlords modernes ne se battent plus entre eux.
Ils administrent.

Ils ont remplacé la violence brute par la violence légale.
Ils ont remplacé la conquête par la réglementation.
Ils ont remplacé la peur immédiate par la conformité durable.

Le monopole de la violence est déjà consolidé.
Il n’a plus besoin d’être démontré, seulement exercé.

C’est là que la confusion s’installe chez beaucoup de gens. Parce que la violence, ici, ne ressemble plus à la violence. Elle est encadrée, procédurale, graduelle. Elle arrive sous forme de factures, d’amendes, d’obligations légales, de sanctions administratives. Elle n’a plus besoin de fusils visibles, puisqu’elle dispose de tribunaux, de huissiers, de policiers et d’un système fiscal.

À Ottawa comme à Québec, le pouvoir ne cherche plus à s’imposer par la force brute. Il est déjà reconnu comme légitime. Il se contente de gérer, de prélever et de maintenir l’adhésion minimale nécessaire à sa survie.

C’est précisément cette stabilisation qui donne l’illusion que le pouvoir a changé de nature.

Mais la logique demeure identique à celle des seigneurs de guerre traditionnels: contrôle du territoire, extraction de ressources, neutralisation de la contestation. La grande différence, c’est que cette domination est désormais présentée comme volontaire.
Démocratique.
Issue de la volonté populaire.

Ce récit est essentiel. Sans lui, la structure apparaîtrait pour ce qu’elle est: un monopole parfaitement rodé. Là où les seigneurs de guerre somaliens se battent encore pour imposer leur vision, ceux d’ici ont gagné depuis longtemps. Ils n’ont plus besoin de convaincre par la force. Il leur suffit de maintenir la croyance que tout cela est normal, nécessaire et choisi.

Et c’est précisément cette croyance qui rend le système si difficile à remettre en question.

L’ONU: le théâtre du droit international

L’Organisation des Nations unies est souvent présentée comme l’aboutissement moral de l’ordre mondial.
Un lieu où les conflits seraient arbitrés.
Où les règles seraient communes.
Où le droit primerait enfin sur la force.

En réalité, l’ONU n’est pas une autorité.
C’est une scène.

Un décor impressionnant, soigneusement entretenu, où l’on joue le rôle du droit international sans jamais disposer des moyens de l’imposer.
Il n’existe aucune police mondiale sous son contrôle.
Aucune armée indépendante.
Aucune capacité coercitive autonome.

L’ONU ne fait que ce que les États les plus puissants lui permettent de faire.
Et elle s’arrête exactement là où leurs intérêts commencent.

Quand une grande puissance viole le «droit international», il ne se passe rien de concret. Des déclarations. Des condamnations verbales. Des résolutions symboliques.
Quand un acteur faible fait la même chose, les sanctions tombent rapidement.

Ce décalage n’est pas un bug du système.
C’est le système.

Le droit international n’est pas un ensemble de règles supérieures.
C’est un langage diplomatique, utilisé quand il sert les rapports de force existants, abandonné dès qu’il devient contraignant.

L’ONU fonctionne comme un espace de coordination entre États souverains, pas comme un gouvernement mondial. Elle ne limite pas le pouvoir, elle le met en scène. Elle offre une façade morale à des décisions déjà prises ailleurs.

Ce théâtre est essentiel au maintien de l’ordre psychologique mondial.
Il donne l’impression qu’il existe une justice au-dessus des nations.
Il rassure les populations.
Il permet aux gouvernements de justifier leurs actions au nom de principes qu’ils peuvent eux-mêmes ignorer.

Ce n’est pas une conspiration.
C’est une fonction.

Sans ce décor, la réalité apparaîtrait trop crue: un monde où la loi n’existe qu’à l’intérieur des frontières, et où, à l’extérieur, seuls comptent la puissance, les alliances et la capacité d’imposer sa volonté.

L’ONU ne contredit pas cette réalité.
Elle la rend présentable.

Valeurs contre slogans

S’il y a une chose que les structures de pouvoir ont parfaitement comprise, c’est que les humains ne fonctionnent pas d’abord avec des principes, mais avec des récits.

Un slogan est court.
Un slogan est rassurant.
Un slogan dispense de réfléchir.

Les valeurs, à l’inverse, exigent un effort. Elles obligent à comparer les actes aux principes, pas les mots aux émotions. Elles demandent de la cohérence, parfois au prix de l’inconfort.

C’est là que se joue la grande bascule.

Quand une société commence à fonctionner principalement à coups de slogans, elle cesse de penser en termes de valeurs. Elle adopte des phrases toutes faites comme boussole morale. Peu importe qu’elles soient contradictoires, tant qu’elles procurent un sentiment d’appartenance.

«Pour le bien commun».
«Pour la sécurité».
«Pour protéger les plus vulnérables».
«Pour l’ordre».

Ces formules ne sont pas des arguments. Ce sont des raccourcis émotionnels. Elles servent à interrompre la réflexion plutôt qu’à l’alimenter.

Penser en valeurs oblige à poser des questions simples mais dérangeantes:
Qui décide?
Qui impose?
Qui paie le prix réel?
Qui bénéficie concrètement?

Les slogans, eux, évitent ces questions. Ils transforment des mécanismes de pouvoir en gestes moraux. La contrainte devient une vertu. L’obéissance devient une preuve de civisme.

Avec le temps, les gens ne défendent plus ce qui est juste, mais ce qui est socialement acceptable de défendre. Ils ne jugent plus les actions selon leurs conséquences réelles, mais selon leur conformité au récit dominant.

C’est ainsi que des sociétés entières peuvent soutenir des politiques qui contredisent leurs propres valeurs fondamentales, tout en se croyant du bon côté de l’histoire.

Le pouvoir adore les slogans.
Ils sont peu coûteux.
Ils sont faciles à répéter.
Ils sont difficiles à contester sans passer pour immoral.

Les valeurs, elles, sont dangereuses.
Parce qu’elles traversent les discours.
Parce qu’elles révèlent les incohérences.
Parce qu’elles ne se négocient pas selon l’air du temps.

Une société qui fonctionne aux slogans peut être stable longtemps.
Mais elle devient incapable de se corriger.

Et c’est exactement dans cet espace que le conditionnement idéologique s’installe durablement.

La peur du vide

Derrière les slogans, derrière les institutions, derrière les récits rassurants, il y a une peur très simple et très humaine: le vide.

Le vide de l’absence de maître.
Le vide de l’absence de garantie.
Le vide de l’absence d’arbitre ultime.

Reconnaître que l’ordre mondial repose sur des rapports de force plutôt que sur une justice supérieure, ce n’est pas seulement une prise de position intellectuelle. C’est une épreuve psychologique.

Parce que si personne ne contrôle vraiment, alors personne ne protège vraiment.
Et cette idée est insupportable pour beaucoup.

La plupart des gens ne cherchent pas la vérité brute. Ils cherchent un cadre. Quelque chose de stable à quoi se raccrocher. Une structure qui donne l’impression que le monde a un sens moral, même si ce sens est artificiel.

Le vide, lui, ne promet rien.

Il oblige à admettre que la sécurité n’est jamais acquise.
Que la protection est toujours conditionnelle.
Que la responsabilité ultime repose sur l’individu et sur les liens qu’il choisit de tisser, pas sur une entité abstraite.

C’est précisément pour combler ce vide que les grandes structures prospèrent. Elles offrent des récits clés en main. Des autorités visibles. Des règles claires. Peu importe qu’elles soient justes ou efficaces, tant qu’elles donnent l’impression que quelqu’un tient le volant.

Quand quelqu’un remet ça en question, la réaction est rarement rationnelle.
Elle est émotionnelle.

On n’attaque pas l’argument.
On attaque la personne.

Parce que ce n’est pas une idée qui est menacée, c’est un équilibre intérieur. Admettre que le décor est fragile, c’est risquer de se retrouver seul face à un monde incertain.

Alors on préfère croire.
Croire qu’il y a un ordre supérieur.
Croire qu’il y a une morale imposée d’en haut.
Croire que le chaos est contenu.

La peur du vide explique beaucoup de choses:
l’attachement irrationnel aux institutions,
la colère envers ceux qui les questionnent,
la facilité avec laquelle on échange la liberté contre une promesse de sécurité.

Ce n’est pas de la faiblesse morale.
C’est un réflexe humain.

Mais tant qu’on refuse de regarder ce vide en face, on reste prisonnier des récits qui prétendent le remplir.

Voir clair n’est pas confortable, mais c’est nécessaire

Voir le monde tel qu’il est n’a rien de réconfortant.
Ça enlève des illusions.
Ça retire des béquilles mentales.
Ça oblige à admettre que beaucoup de choses que l’on croyait solides reposent sur des récits, pas sur des principes.

La loi internationale n’est pas une loi.
L’ordre mondial n’est pas moral.
La protection n’est jamais garantie.

Ce constat ne rend pas cynique.
Il rend adulte.

Refuser les slogans, ce n’est pas refuser toute organisation.
Refuser les mythes, ce n’est pas souhaiter le chaos.
C’est simplement cesser de confondre confort psychologique et réalité.

La plupart des gens préfèrent croire que quelqu’un, quelque part, sait ce qu’il fait. Que le système est imparfait, certes, mais fondamentalement bien intentionné. Cette croyance apaise. Elle évite de poser des questions difficiles. Elle permet de continuer à vivre sans remettre en cause les structures qui encadrent chaque aspect du quotidien.

Mais cette tranquillité a un prix.
Et ce prix, c’est la lucidité.

Voir clair, c’est accepter que le pouvoir fonctionne comme il a toujours fonctionné.
C’est comprendre que la contrainte ne devient pas morale parce qu’elle est légale.
C’est reconnaître que l’ordre imposé n’est pas synonyme de justice.

Ce regard n’offre pas de solution clé en main.
Il n’offre pas de promesse magique.
Il n’offre pas de nouveau maître à suivre.

Il offre quelque chose de plus exigeant: la responsabilité.

Responsabilité de penser par soi-même.
Responsabilité de juger les actes selon des valeurs, pas selon des slogans.
Responsabilité de ne plus déléguer aveuglément sa conscience à des structures impersonnelles.

Voir clair n’est pas confortable.
Mais rester aveugle n’a jamais protégé personne.

Et à partir de ce point, il ne s’agit plus de croire.
Il s’agit de choisir.

✍️ Le Volontariste

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2 Responses

  1. Bonjour, je suis une aînée et très intéressée à vous lire. J’apprécie vos écrits et ma pensée me semble relativement proche de la vôtre. Je souhaîte ardemment que vos textes soient réunis dans un recueil. Je ne consulte pas souvent FB et autres réseaux sociaux. J’y ai été assudue durant une dizaine d’années mais plus maintrenant car je n’y trouve plus mon compte outre vos textes. Alors bonne contuinité!

  2. « Voir clair n’est pas confortable
    mais rester aveugle n’a jamais protégé personne. »

    À qui le dites-vous! Je dirais pire que inconfortable mais douloureux.

    À l’aube de ma retraite il y a quelques années j’ai choisi par curiosité au début, sans trop me rendre compte dans quelle galère je prenais le vent, de poursuivre une longue et sérieuse recherche de la vérité, historique, politique, religieuse, sociale et philosophique, imbriquée dans le mondialisme et son impact sur mon cheminement personnel.

    « Voir clair n’est pas confortable
    mais rester aveugle n’a jamais protégé personne. »

    À qui le dites-vous! Je dirais pire que inconfortable mais douloureux.

    À l’aube de ma retraite il y a quelques années j’ai choisi par curiosité au début, sans trop me rendre compte dans quelle galère je prenais le vent, de poursuivre une longue et sérieuse recherche de la vérité, historique, politique, religieuse, sociale et philosophique, imbriquée dans le mondialisme et son impact sur mon cheminement personnel.
    Je termine votre article sur « La loi internationale » et je suis emballée par la sagacité, la clairvoyance, la profondeur de votre philosophie et votre éloquence, de votre bons sens et à votre manière accessible de communiquer. Je regrette de ne pas avoir approfondi ce lien plus tôt. Toutefois, je vous ai observé et apprécié sporadiquement sur FB. Par ailleurs, ayant atteint le terminus de ma recherche, j’ai pris le temps d’investiguer votre site Web.

    Ce que je déplore, (je peux comprendre jusqu’à un certain point) c’est l’anonymat du rédacteur « Le Volontariste ». Lorsque je recevrai et aurai lu votre livre, j’en saurai peut-être davantage. Votre présence est absolument indispensable dans la mort actuelle de notre civilisation. Bonne continuité…. Cordialement, CL

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