«Attends aux prochaines élections»
Autopsie d’une démocratie qui ne respecte même pas sa propre règle
La phrase qui me donne envie de m’asseoir
Il y a une phrase que j’entends encore trop souvent, dite avec un ton rassurant, presque affectueux, comme si elle réglait tout d’un coup:
«On vit en démocratie ici. Attends aux prochaines élections, on va les débarquer.»
Chaque fois que je l’entends, j’ai la même réaction. Je ne hausse pas la voix. Je ne roule pas des yeux. Je ne pars pas en croisade. J’ai surtout envie de m’asseoir. Pas parce que je suis fatigué du débat. Parce que je suis fatigué de voir à quel point cette phrase-là est dite avec une confiance tranquille… totalement déconnectée de la mécanique réelle qu’elle est censée décrire.
Et le pire, c’est que la personne qui dit ça est rarement de mauvaise foi. Au contraire. C’est souvent quelqu’un de sincère, quelqu’un de correct, quelqu’un qui veut croire que le système fonctionne encore, qu’il existe une sortie propre, civilisée, presque élégante à tout ce qui dérape. Une personne qui se dit que, bon, ce n’est pas parfait, mais que le peuple a toujours le dernier mot.
C’est là que la pitié embarque.
Parce que cette certitude-là ne repose pas sur une analyse, mais sur une habitude. Une phrase apprise, répétée, transmise, comme un mantra social. Une espèce de somnifère collectif qui permet de continuer à vivre sans trop regarder comment les choses marchent réellement. Alors faisons quelque chose de simple. Pas révolutionnaire. Pas idéologique. Pas militant. Juste simple.
Regardons la règle de base qu’on prétend défendre. Regardons la mécanique. La mathématique. Le minimum syndical intellectuel qu’on devrait exiger avant d’utiliser le mot “démocratie” avec autant d’assurance.
Pas pour provoquer.
Pas pour choquer.
Juste pour vérifier.
Et dès qu’on commence à regarder ça calmement, sans passion, sans slogans, sans écran de fumée… quelque chose cloche déjà.
La règle fondatrice qu’on viole sans même s’en rendre compte
Quand on parle de démocratie, on parle rarement de chiffres. C’est déjà un mauvais signe. On parle de valeurs, de symboles, de droits, de liberté, de participation citoyenne. Tout ça est très noble, très propre, très rassurant. Mais au bout du compte, une démocratie repose sur une chose beaucoup plus banale, presque plate: une règle de calcul.
La démocratie, ce n’est pas d’abord une émotion. Ce n’est pas un sentiment d’appartenance. Ce n’est pas une ambiance. C’est une méthode pour trancher des désaccords sans s’entretuer. Et cette méthode repose sur une idée simple: quand tout le monde n’est pas d’accord, c’est la majorité qui décide.
Pas parce que la majorité a toujours raison.
Mais parce qu’il faut bien une règle commune pour avancer. Et cette règle-là, elle n’a jamais été mystérieuse. Elle ne change pas selon l’humeur du moment. Elle ne dépend pas du nombre de partis ni de la complexité du bulletin de vote. Elle est la même partout, tout le temps.
La majorité, c’est 50% plus 1.
Pas 40.
Pas 38.
Pas “le plus populaire”.
Pas “le premier arrivé”.
Cinquante pour cent plus une personne.
À partir de là, tout le reste est secondaire. Si ce seuil n’est pas respecté, tu peux appeler le système comme tu veux, mais tu n’es plus en train de décrire un pouvoir majoritaire. Tu décris une minorité organisée qui gouverne avec l’aval d’une règle technique.
Et c’est exactement ce qui se passe ici.
Prenons une situation volontairement simple, presque enfantine. Un pays imaginaire avec 100 électeurs. 100, c’est parfait. Pas besoin de calculatrice, pas besoin de doctorat. Tout le monde suit.
Disons que trois partis se présentent. Les résultats arrivent. Le premier parti obtient 38 votes. Le deuxième en obtient 34. Le troisième en obtient 28.
Qui a gagné?
Instinctivement, on te dira que c’est le premier. Il est arrivé en tête. Il a plus de votes que les autres. Bravo, médaille d’or.
Mais la vraie question, celle qu’on évite soigneusement de poser, c’est celle-ci: est-ce qu’il a la majorité?
Non.
La majorité, dans un groupe de cent, c’est cinquante et un. Trente-huit, ce n’est pas une majorité. C’est une minorité. Une minorité plus grosse que les autres, certes, mais une minorité quand même. 62 personnes sur 100 n’ont pas voté pour ce parti-là.
Et pourtant, dans notre système, ce parti peut très bien se retrouver avec le plein contrôle du pouvoir. Pas parce qu’il a convaincu la majorité des gens, mais parce que la règle de traduction des votes en sièges lui est favorable. Circonscriptions gagnées par quelques points ici et là, opposition fragmentée, mathématique électorale qui fait le reste. À la fin, on appelle ça un gouvernement majoritaire.
Majoritaire en sièges.
Minoritaire dans la population.
Et là, quelque chose d’assez étrange se produit. On prend un mot qui a un sens précis, la majorité, et on le détourne pour lui en donner un autre. On demande à 62 personnes sur 100 d’accepter des décisions prises par un groupe qui n’a jamais obtenu leur consentement, tout en leur disant que c’est ça, la démocratie.
Si tu fais la même chose dans n’importe quel autre contexte, ça passe mal. Dans une copropriété, dans une association, dans un syndicat, dans un conseil d’administration, on te rirait au nez. Mais en politique, ça devient soudainement normal. Sacré. Indiscutable.
Et quand quelqu’un ose dire que ça ne tient pas debout, on lui répond que c’est “le système”. Comme si le mot système avait un pouvoir magique. Comme si le fait qu’une règle existe suffisait à la rendre légitime. C’est ici que le malaise commence vraiment. Parce que si la démocratie est censée être le pouvoir de la majorité, et que la majorité n’est même pas atteinte au point de départ, alors tout le reste repose sur une fiction confortable. Une fiction qu’on entretient parce qu’elle est pratique, pas parce qu’elle est cohérente.
Et je le répète, on n’est même pas encore rendus aux subtilités. On n’a pas parlé de discipline de parti, de concentration du pouvoir, de bureaucratie, de décrets, de monarchie. Rien de tout ça. On est encore dans la règle numéro un, celle qu’on explique normalement au tableau avec une craie.
Et déjà, elle ne tient pas.
« On va les débarquer » ou la promesse qui ne coûte rien
«Attends aux prochaines élections, on va les débarquer.»
Cette phrase-là est brillante. Pas parce qu’elle est vraie, mais parce qu’elle est efficace. Elle calme. Elle rassure. Elle donne l’impression que tout est sous contrôle, que le système a prévu une sortie de secours, que la patience est une vertu civique et que l’histoire finit toujours bien, pourvu qu’on respecte la procédure.
C’est une phrase thérapeutique. Elle ne sert pas à décrire la réalité, elle sert à aider les gens à la supporter.
Parce que dans les faits, quand quelqu’un dit «on va les débarquer», il faut poser une question très simple, presque naïve: on débarque quoi, exactement?
On débarque des visages. Des porte-parole. Des slogans. Parfois une couleur, parfois un logo. On change le ton, le vocabulaire, l’emballage. On remplace une équipe par une autre, comme si on changeait le personnel d’un magasin en espérant que l’édifice, lui, se transforme par magie. Mais la structure reste. La machine reste. Les règles du jeu restent. L’appareil administratif reste. Les pouvoirs concentrés restent. Les leviers qui permettent de décider sans consulter restent exactement là où ils étaient. Autrement dit, on change les acteurs, mais la pièce continue de se jouer avec le même scénario.
Et ce n’est pas un accident. Le système est conçu pour ça. Il est bâti de manière à survivre aux élections. Peu importe qui gagne, la trajectoire générale ne change presque jamais. Elle peut ralentir un peu, accélérer parfois, tourner légèrement à gauche ou à droite, mais la direction globale demeure étonnamment stable.
Plus de centralisation.
Plus de règlements.
Plus de procédures.
Plus d’interventions.
Plus de dépendance au pouvoir central.
À chaque cycle électoral, on promet un virage. Et à chaque fois, on se retrouve avec une continuité. Parfois déguisée. Parfois justifiée autrement. Mais bien réelle. C’est là que l’illusion devient dangereuse. Parce que si tu crois sincèrement que «débarquer le gouvernement» équivaut à reprendre le contrôle, tu finis par accepter l’essentiel sans même t’en rendre compte. Tu concentres toute ton énergie sur le moment du vote, pendant que le vrai pouvoir, lui, continue de s’exercer entre les élections, loin des bulletins et des promesses.
Et quand tu te plains que rien ne change vraiment, on te répond toujours la même chose, avec le même sourire calme: attends encore. La prochaine fois sera la bonne.
C’est un cycle parfait. Tu votes, tu espères, tu es déçu, puis on te dit que la solution à ta déception… c’est de voter encore. Pas de remettre en question la structure. Pas de revoir les mécanismes. Pas de se demander si le problème est plus profond que le choix entre deux ou trois équipes interchangeables. Alors la vraie question n’est pas «est-ce qu’on peut les débarquer?». Bien sûr qu’on peut. On le fait régulièrement. La vraie question, celle qu’on évite soigneusement, c’est celle-ci: qu’est-ce qui change réellement quand on y arrive?
Et la réponse honnête, celle qui fait mal, c’est: pas grand-chose d’essentiel.
Parce que si le système était réellement sous le contrôle du peuple, changer le gouvernement devrait produire des effets structurels visibles. Or ce qu’on observe, année après année, c’est surtout une continuité administrative, idéologique et institutionnelle, peu importe le résultat électoral. Ce n’est pas que les politiciens mentent tous de la même façon. C’est que le cadre dans lequel ils opèrent est tellement verrouillé que même ceux qui voudraient changer les choses se retrouvent à gérer l’existant.
Alors quand quelqu’un me dit «attends aux prochaines élections», je comprends ce qu’il veut dire. Il veut dire: fais-moi confiance, le système va s’auto-corriger.
Mais un système qui a besoin de te répéter sans cesse qu’il va s’auto-corriger plus tard est rarement un système qui fonctionne vraiment.
Le pouvoir au peuple… sans mode d’emploi
On nous le répète comme une évidence: le pouvoir appartient au peuple. C’est même devenu une formule réflexe. On la sort sans y penser, un peu comme on dirait que l’eau mouille ou que le feu brûle. Le peuple est souverain. Le peuple décide. Le peuple a le dernier mot.
Parfait. Prenons ça au sérieux deux minutes.
Si le peuple est réellement souverain, il doit exister quelque part un mécanisme clair, identifiable, accessible, qui permet à ce peuple d’exercer cette souveraineté autrement que par un geste symbolique tous les quatre ans. Un levier concret. Un bouton. Une procédure qui dit: ici, quand le peuple parle, le pouvoir écoute.
On peut chercher longtemps.
Parce qu’en pratique, le peuple n’a pas de dernier mot. Il n’a même pas vraiment le premier. Il a un moment, soigneusement encadré, filtré, balisé, après quoi il est invité à retourner à sa vie pendant que les choses sérieuses se règlent ailleurs. Si une décision majeure est prise et qu’une large partie de la population s’y oppose, qu’est-ce qui se passe? Rien. On peut manifester, signer des pétitions, écrire des lettres, s’indigner sur les réseaux sociaux. Tout ça existe. Tout ça est toléré. Mais rien de tout ça n’est contraignant. Il n’existe pas de mécanisme simple par lequel les citoyens peuvent dire collectivement: non, ça, vous ne le faites pas. Il n’existe pas de procédure par laquelle le peuple peut imposer un débat, forcer un vote, bloquer une mesure ou rappeler un élu sans passer par la bonne volonté des mêmes autorités qu’il voudrait contester.
Autrement dit, le pouvoir du peuple fonctionne à sens unique. Il peut déléguer. Il ne peut pas reprendre.
Et c’est là que le discours commence à sonner creux. Parce que dans n’importe quel autre contexte, on appellerait ça une responsabilité sans contrôle. On dirait que c’est dangereux. On dirait que c’est une mauvaise idée de confier autant de pouvoir sans mécanisme de correction en cours de route.
Mais en politique, on appelle ça la maturité démocratique.
Le citoyen est donc placé dans une position étrange. On lui dit qu’il est souverain, mais on lui demande surtout d’être patient. De comprendre la complexité. De faire confiance aux institutions. De respecter les processus. Et surtout, de ne pas être trop exigeant entre deux élections. S’il se fâche trop, on lui rappelle qu’il pourra voter plus tard. S’il insiste, on lui dit qu’il polarise. S’il persiste, on commence à le décrire comme un problème plutôt que comme un participant légitime à la vie publique. Alors soyons honnêtes. Un peuple qui ne peut ni initier une décision contraignante, ni bloquer une décision imposée, ni rappeler ses représentants, ni forcer un débat réel sur un enjeu précis, ce n’est pas un peuple souverain. C’est un peuple administré.
Et là-dessus, le langage joue un rôle crucial. On appelle ça la démocratie pour éviter de regarder la réalité en face. Parce que si on utilisait un mot plus juste, il faudrait expliquer pourquoi le pouvoir circule toujours dans le même sens et pourquoi, une fois délégué, il ne revient jamais vraiment à ceux qui l’ont donné.
C’est pour ça que la phrase «attends aux prochaines élections» revient sans cesse. Elle sert à boucher le vide. Elle remplace un mécanisme qui n’existe pas. Elle agit comme un substitut symbolique à un pouvoir réel.
Mais un pouvoir qui n’existe que dans le futur, conditionnel, hypothétique, n’est pas un pouvoir. C’est une promesse. Et comme toutes les promesses politiques, elle ne coûte rien à celui qui la fait.
Ailleurs, c’est imparfait… mais au moins, ils assument leurs incohérences
À ce stade-ci, une objection revient presque toujours. Elle est prévisible, presque automatique: «Oui, mais ailleurs, ce n’est pas mieux.» Et sur le fond, c’est vrai. Les autres systèmes ont leurs défauts, leurs absurdités, leurs angles morts. Mais c’est justement là que la comparaison devient intéressante. Parce qu’en regardant ailleurs, on se rend compte d’une chose troublante: même les démocraties imparfaites prennent la peine de reconnaître certains problèmes que le Canada préfère ignorer complètement.
Prenons la France. Ce n’est pas un modèle de stabilité politique. Le système est souvent critiqué, parfois chaotique, et le deuxième tour ressemble régulièrement à un concours du «moins pire». Mais il y a une chose que les Français ont au moins eu l’honnêteté d’admettre: sans majorité réelle, tu ne gouvernes pas. Le premier tour sert à mesurer les forces, le second à trancher. C’est imparfait, parfois artificiel, parfois cynique, mais le principe est clair. À la fin, celui qui prend le pouvoir peut au moins dire qu’il a obtenu plus de la moitié des voix exprimées. On peut contester la qualité du choix, mais pas la règle.
Aux États-Unis, c’est une autre forme de désordre. Le système est lourd, conflictuel, souvent frustrant à regarder de l’extérieur. Ça bloque, ça chicane, ça ralentit. Mais ce chaos n’est pas accidentel. Il est voulu. Les Américains ont construit leur système autour d’une obsession presque maladive: empêcher la concentration du pouvoir. Le président n’est jamais seul. Le Congrès est divisé. Les États conservent de larges pouvoirs. Les autorités policières locales sont élues. Même la justice, dans certains cas, passe par le suffrage. Résultat: rien n’avance vite. Mais rien ne peut avancer seul non plus.
Ce que ces systèmes ont en commun, malgré leurs défauts, c’est qu’ils reconnaissent au moins le danger. Le danger qu’une minorité gouverne comme si elle représentait tout le monde. Le danger qu’un pouvoir trop concentré devienne incontrôlable. Ils ne règlent pas toujours bien le problème, mais ils admettent qu’il existe.
Et puis il y a le Canada.
Ici, on a choisi une autre voie. Pas de second tour. Pas d’exigence de majorité réelle. Un exécutif extrêmement concentré. Une discipline de parti qui écrase toute dissidence interne. Des institutions clés non élues. Une monarchie en arrière-plan qu’on fait semblant d’oublier. Et tout ça présenté comme une démocratie stable, mature, fonctionnelle.
On a simplifié le système. Épuré les frictions. Retiré les obstacles. Rendu le pouvoir efficace, fluide, rapide. Sur papier, c’est élégant. En pratique, c’est fragile. Parce qu’en retirant les freins, on n’a pas renforcé la démocratie. On l’a vidée de ses mécanismes de protection. On a conservé les rituels, les élections, les discours, les campagnes, mais on a affaibli ce qui permettait réellement de limiter le pouvoir une fois qu’il est entre les mains de quelqu’un.
La comparaison n’est donc pas là pour dire que la France ou les États-Unis font mieux moralement. Elle est là pour montrer autre chose: même des systèmes critiqués reconnaissent qu’un pouvoir sans majorité réelle ou sans contrepoids est un problème. Ici, on agit comme si ce problème n’existait pas.
Et c’est peut-être ça, au fond, la plus grande faiblesse du modèle canadien. Pas ses imperfections, mais son refus obstiné de les nommer.
Le gravy que personne ne veut regarder
Jusqu’ici, on n’a fait qu’observer la façade. Les règles de base. Les promesses. Les comparaisons. Et déjà, ça ne tient pas très bien. Mais le vrai malaise commence quand on arrête de regarder l’enseigne lumineuse et qu’on descend dans la salle des machines.
Parce que même si, par miracle, la règle du 50 % plus un était respectée, même si le peuple avait un vrai levier, même si les élections traduisaient fidèlement la volonté populaire, il resterait encore un problème majeur: la façon dont le pouvoir est exercé une fois qu’il est en place.
C’est là que le discours officiel et la réalité se séparent pour de bon.
Dans l’imaginaire collectif, le parlement est l’endroit où ça débat, où ça discute, où les idées s’affrontent. C’est là que la démocratie vivrait, respirerait, s’exprimerait. En pratique, une grande partie de ce qui s’y passe est déjà décidé ailleurs. Le débat existe, oui, mais souvent après coup, une fois que les lignes sont tracées et que les issues sont verrouillées. La discipline de parti joue ici un rôle central. Elle est présentée comme une nécessité organisationnelle, un moyen d’assurer la cohérence. En réalité, elle transforme des élus en relais. Tu ne représentes plus ton comté, tu représentes la ligne. Tu ne votes plus selon ton jugement, tu votes selon ce qui a été décidé en amont. Et si tu t’écartes trop, le rappel à l’ordre arrive vite. Subtil au début. Moins subtil ensuite. Le résultat, c’est un parlement qui ressemble de plus en plus à un théâtre. Les rôles sont distribués, les répliques sont connues, et l’issue générale ne surprend personne. Ce n’est pas que les élus sont tous cyniques ou mal intentionnés. C’est que le cadre dans lequel ils évoluent laisse très peu de place à la dissidence réelle.
Pendant ce temps-là, le pouvoir exécutif prend de plus en plus de place. Décisions rapides. Annonces coordonnées. Mesures adoptées par règlements. Gouverner par procédure devient la norme. On invoque l’urgence, la complexité, la nécessité d’agir vite. Et tranquillement, le débat devient un luxe, presque un obstacle.
La bureaucratie, elle, ne change pas de visage à chaque élection. Elle est permanente, structurée, hiérarchisée. Elle accumule les directives, les normes, les formulaires, les interprétations. Elle applique, elle encadre, elle administre. Et surtout, elle survit à tous les gouvernements. Peu importe qui “on débarque”, elle reste là, avec sa logique propre, son inertie, ses réflexes. C’est souvent là que les promesses électorales viennent mourir. Pas par mauvaise foi nécessairement, mais parce que l’appareil est trop lourd, trop complexe, trop autonome pour être réellement redirigé sans tout casser. Alors on ajuste à la marge. On change le vocabulaire. On annonce des intentions. Et la machine continue de rouler.
À ça s’ajoute un phénomène encore plus délicat: la capture idéologique des institutions. Quand des structures censées être neutres commencent à produire une vision du monde plutôt qu’à arbitrer, quand elles cessent d’être des cadres pour devenir des moteurs, le jeu est faussé d’avance. Le débat n’est plus tranché par la population, il est filtré avant même d’exister.
Tout ça mis ensemble donne un système très particulier. Un système où l’élection sert surtout à légitimer un appareil qui fonctionne ensuite selon ses propres règles. Où le citoyen a l’impression de choisir, mais où les choix réellement structurants sont déjà hors de sa portée.
Alors oui, on peut continuer à dire “attends aux prochaines élections”. Mais rendu ici, cette phrase commence à sonner comme une blague un peu triste. Parce que ce que tu affrontes, ce n’est pas seulement un gouvernement. C’est une architecture complète, conçue pour durer, pour s’auto-justifier, et pour absorber les changements sans jamais se transformer en profondeur.
Et tant qu’on refuse de regarder ce gravy-là, tant qu’on se contente de critiquer la sauce sans toucher à la recette, on peut bien “les débarquer” autant qu’on veut. Le plat, lui, restera essentiellement le même.
La démocratie monarchique, ou l’art de ne pas regarder en haut
Rendu ici, il y a une chose qu’on ne peut plus éviter. Une réalité tellement intégrée au décor qu’on finit par ne plus la voir, un peu comme un meuble trop longtemps au même endroit. Le Canada n’est pas seulement une démocratie imparfaite. Le Canada est une monarchie constitutionnelle.
Dit comme ça, ça sonne presque folklorique. Une affaire de photos officielles, de cérémonies, de traditions un peu poussiéreuses qu’on tolère parce qu’elles n’ont, en apparence, aucun impact sur la vie quotidienne. On se dit que c’est symbolique, que ça ne change rien, que le vrai pouvoir est ailleurs.
Justement.
Dans une démocratie qu’on dit moderne, mature et pleinement fonctionnelle, le chef d’État n’est pas élu. Il est hérité. Le représentant de ce chef d’État n’est pas élu non plus. Il est nommé. Une chambre législative entière, le Sénat, n’est pas élue. Elle est composée de membres choisis, souvent à vie, sur des critères qui relèvent davantage de l’équilibre politique que de la volonté populaire.
Et pourtant, on continue de parler du pouvoir du peuple comme si cette architecture-là n’existait pas.
Il ne s’agit pas ici de dire que le roi gouverne au quotidien, ni que le gouverneur général tire des ficelles en coulisses. Ce serait trop simple, et surtout trop faux. Le vrai problème est plus subtil. Il est dans le message implicite. Dans la structure elle-même. Dans ce qu’on accepte comme normal. Parce qu’un système qui se dit fondé sur la souveraineté populaire, mais qui conserve au sommet des instances non élues, envoie un signal clair: le pouvoir ultime n’appartient pas entièrement au peuple. Il lui est prêté, conditionnellement, à l’intérieur d’un cadre qu’il n’a pas choisi et qu’il ne peut pas modifier.
C’est là que la contradiction devient intéressante. On nous répète que la démocratie, c’est le pouvoir du peuple, mais on vit dans un système où certaines positions sont explicitement mises à l’abri de ce pouvoir. Comme si, quelque part, on reconnaissait qu’il existe des zones trop importantes pour être laissées à la décision populaire.
Alors on fait un compromis. On permet au peuple de choisir ses gestionnaires, mais pas l’architecture. On lui donne le droit de voter, mais pas celui de redéfinir les règles du jeu. On lui offre une participation, mais pas une souveraineté pleine et entière. Et encore une fois, ce n’est pas présenté comme un problème. Au contraire. C’est présenté comme de la stabilité. De la continuité. De la maturité institutionnelle. On explique que ces éléments non élus servent de garde-fous, de contrepoids, de sages au-dessus de la mêlée.
Peut-être. Mais alors il faut être honnête intellectuellement. Un système où des pouvoirs structurants échappent au suffrage populaire n’est pas une démocratie pure. C’est un hybride. Un montage institutionnel où le langage démocratique cohabite avec des mécanismes hérités d’un autre âge.
Ce n’est pas nécessairement le pire des systèmes. Ce n’est pas non plus une tyrannie (de moins en moins certain…). Mais ce n’est pas ce qu’on prétend que c’est. Et tant qu’on refuse de nommer cette réalité, on entretient une confusion qui sert surtout ceux qui bénéficient de cette ambiguïté.
Parce qu’un peuple qui croit être souverain alors qu’il ne l’est qu’en partie est beaucoup plus facile à gérer qu’un peuple conscient des limites réelles de son pouvoir.
La pitié comme point d’arrivée
Alors revenons à la phrase du début. Celle qu’on entend encore, dite avec assurance, parfois même avec un petit sourire en coin:
«On vit en démocratie ici. Attends aux prochaines élections, on va les débarquer.»
Après avoir regardé la mécanique, la mathématique, les règles de base, les comparaisons, l’absence de leviers réels, la machine interne et la structure institutionnelle au sommet, cette phrase-là ne sonne plus comme une solution. Elle sonne comme un réflexe. Une phrase apprise pour éviter de regarder trop longtemps ce qui dérange.
Et c’est là que la pitié revient.
Pas la pitié condescendante. Pas la pitié méprisante. La pitié lucide. Celle qu’on ressent quand on voit quelqu’un défendre sincèrement un principe noble, la souveraineté du peuple, tout en vivant dans un système qui n’en respecte même pas la règle la plus élémentaire.
Parce qu’au fond, le problème n’est pas que les gens posent des questions. Le problème, c’est qu’on les a entraînés à poser les mauvaises. On leur a appris à se demander qui va gagner, plutôt que de se demander comment le pouvoir fonctionne une fois qu’il est en place. On les a habitués à croire que le rituel électoral équivaut à un contrôle réel, alors qu’il ne s’agit souvent que d’une validation périodique d’un appareil déjà autonome.
Et le plus troublant dans tout ça, c’est que je n’ai même pas encore commencé l’analyse approfondie. Je n’ai pas parlé des incitatifs pervers, de la dépendance institutionnelle, de la moralisation politique, de la gestion par la peur ou de la normalisation de l’exception. Rien de tout ça. J’ai seulement regardé la mécanique de base. Celle qu’on devrait être capable d’expliquer à un adolescent avec une feuille et un crayon.
Et déjà, ça ne tient pas.
Alors non, attendre aux prochaines élections ne réglera pas le problème. Parce que le problème n’est pas seulement celui des personnes au pouvoir. C’est celui du cadre qui les rend interchangeables sans jamais se remettre en question.
Un système qui se présente comme démocratique, mais qui fonctionne sans majorité réelle, sans mécanismes populaires contraignants, avec un pouvoir concentré, une bureaucratie permanente et des sommets non élus, n’a pas besoin que tu le comprennes pour continuer à fonctionner.
Il a juste besoin que tu continues d’y croire.
Que tu votes.
Que tu espères.
Que tu patientes.
Et que, surtout, tu ne regardes pas trop longtemps comment ça marche réellement.
✍️ Le Volontariste


No responses yet